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L'Empire de la Lune

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L'Empire de la Lune

Message par Aleksi » Sam Mars 27, 2010 21:28

Chapitre Premier
Sanglante mascarade



Les rues de Tallinn baignaient dans la pénombre, ce soir-là, et la Tööstuse ne faisait pas exception en dépit du fait qu'elle soit un axe important de cette partie de la capitale. Sur ma gauche, le Kalamala kalmistupark me donna un frisson, on le disait hanté, et même si je n'étais pas superstitieux, l'atmosphère qui s'en dégageait me filait les jetons. Je me rendais alors au Gehenna, le dernier club en vogue, qui se trouvait quelque part en face de ce maudit parc. A mesure que j'approchais je ma destination, des lampadaires s'allumaient, éclairant ainsi la voie de leur teinte glauque et révélant des pavés qui émergeaient du sol tels des écueils. Si ces réverbères ne s'étaient pas trouvés là, on n'y aurait pas vu à dix mètres. Magnifique invention que ces lampes en hauteur pour éclaircir la vision de ces pauvres passants... Où étaient donc passées les torches, que tuaient le moindre coup de vent? Les temps sont durs.

Soudain, je m'arrêtai. Une ombre avait pénétré mon regard, juste sous un néon clignotant, sans doute à cause de son mauvais état.

Une petite fille, immobile. Elle ne devait pas avoir plus de huit ans. Les yeux dans le vide, elle n'avait pas l'air de se rendre compte de ma présence, quelques mètres devant elle. En regardant plus attentivement, je vis, l'espace d'un instant, deux orbites vides, qui aussitôt furent remplis par des yeux aux iris d'un blanc laiteux. Sous mon regard ébahi, ils prirent une teinte écarlate digne des plus grand films fantastiques de ce siècle. Ses cheveux blonds, bouclés en anglaises, tombaient sur ses épaules en une cascade d'or, encadrant un visage un peu joufflu. Son minuscule corps, vêtu d'une simple robe rouge au-dessus d'un pull blanc à col roulé, ne tremblait pas sous la bise d'automne qui rafraîchissait l'air. Elle se dressait, telle une statue d'albâtre, les pieds nus sur le béton et ne semblait pas s'en offusquer non plus.

Sa main droite tenait fermement un ours en peluche noir, auquel je ne voyais qu'un œil blanc terne, et la gauche était collée à son visage : elle suçait son pouce. Il ne me semblait pas l'avoir vue auparavant, pourtant son visage m'était familier. Quand je me demandai si oui ou non je devais l'approcher, le lampadaire éclata, sans raison aucune. Je voulus me précipiter pour aider la fillette, mais constatai avec stupeur qu'elle ne se trouvait plus là. Et l'instant d'après, le poteau lumineux était en un seul morceau et fonctionnait parfaitement. Je n'en croyais pas mes yeux, mais ma condition elle-même dépassait la nature, alors pourquoi pas ça? Je n'avais, en revanche, pas le temps de m'interroger, car je devrais me trouver au club dans les minutes à venir. Kielo devait déjà m'attendre; et si je n'étais pas là en avance, c'est que j'étais en retard, pour elle.


Le Gehenna n'était pas difficile à repérer, avec ses néons aux couleurs chaudes dont la forme, étrangement, évoquait des flammes. Déjà, de jeunes humains se tenaient devant la porte d'entrée, alors qu'il faudrait attendre une heure avant l'ouverture. Tous étaient vêtus de noir et arboraient fièrement piercings, tatouages et spikes. Dans cette masse noire, un visage me frappa par son impassibilité sans défaut. Une sublime jeune femme.

Elle portait une robe de velours noir, et ses cheveux tombaient comme une cascade de lait sur ses épaules nues. Ses yeux bleus m'envoyèrent immédiatement au cœur d'un océan dont il me fallut un moment pour émerger. Cette femme était l'œil d'une tempête de laquelle je n'osais approcher. Belle. Beaucoup trop belle pour une humaine. Passant derrière elle pour rentrer dans le club, j'en profitai pour sentir son parfum. Il était celui d'une vivante normale, à ma grande surprise. Je mémorisai alors son visage, afin de me garder une victime de choix pour cette soirée. Un sang épicé, sans la moindre trace de drogue, contrairement à celui de ses amis, qui ne sentaient que ça.

« Il était temps! Rien n'est prêt et c'est maintenant que tu te décides à arriver! tonna la patronne du club.
- Calme, Kielo. On a une heure pour pré...
- Je m'en fous, Jone! Tu n'as pas à être en retard!
- Je te ferai remarquer que j'ai cinq minutes d'avance... »
Elle ne me répondit pas immédiatement. Elle ne me répondit pas du tout, en fait, se contentant de me lancer un torchon au visage, avec lequel j'étais sensé essuyer les verres qui sortaient du lave-vaisselle. Puis elle fit volte-face et s'en alla dans l'arrière-salle chercher quelque chose; je ne pus empêcher mon regard de s'accrocher à son séant.

Elle conservait la beauté de sa prime jeunesse, malgré des décennies de non-vie. Ses longs cheveux noirs, coiffés en tresse, tombaient sur ses reins dont la cambrure m'étonnera toujours. Elle avait les yeux couleur d'ambre et ses lèvres gardaient une teinte carmin quelles que soient les circonstances, sans que je la voie jamais mettre du rouge à lèvres. Les mystères des femmes, sans doute. Sa peau était pâle, comme celle de tous les autres, et elle ne le cachait pas; certains jeunes adoraient ça et l'appelaient "Madame Vampyre" sans se douter de la vérité. Enfin, pour la majorité, car certains savaient.

J'entendis ses talons marteler le sol, je me précipitai alors derrière le comptoir et m'emparai d'un verre que je commençai à astiquer aussitôt. Quand je le posais parmi les autres, elle se planta devant moi, le regard empli de ire. Elle n'était pas (encore) maquillée, mais déjà ses cheveux, qu'elle avait détachés, retenaient des perles noires et or. Elle portait une robe noire brodée de divers motifs floraux, et je savais, pour l'avoir vue auparavant, que son dos était nu, laissant voir son tatouage au creux des reins. Un phénix noir qui s'échappait de flammes bleues.

« J'aurais mieux fait de le laisser dans ta misère, quand je t'ai mordu! Svetlana va bien plus vite que toi alors qu'elle est passée il y a tout juste quelques mois.
- Je n'ai juste pas envie de me presser. La majorité du travail est faite, lançai-je, tout en regardant mes collègues finir de préparer la scène.
- Et alors? » Elle jeta un regard noir à ma tenue. « T'as vu comment t'es habillé? Il va falloir que t'ailles te changer, après.
- Je suis très bien comme ça. » répondis-je simplement, juste pour l'énerver un peu plus.

Elle soupira et s'en alla à nouveau, pour se maquiller, supposai-je. Cédant à ses imprécations, je me mis sérieusement au travail. Et il ne me faudrait que quelques minutes pour achever d'essuyer les verres en cristal dans lesquels du bétail allait boire.

La salle était silencieuse, mes collègues qui s'occupaient de la redécorer se mouvaient sans bruit et n'avaient pas à parler, car il savaient déjà précisément ce qu'ils devaient faire, au iota près.. « De bonnes petites machines serviles... Avec une belle maîtresse, » admis-je.


Ayant fini, je baissai les yeux afin de voir comment j'étais habillé... Des rangers, un pantacourt noir duquel pendaient quelques sangles, une chemise blanche et un gilet noir. Il fallait avouer que j'étais habillé comme un plouc. Je me dirigeai donc vers la salle dans laquelle se préparait Kielo. Comme je m'y attendais, elle était en train de se maquiller. Je songeai « Toutes les mêmes...
- Jone, enfile ça.» me lança-t-elle en désignant du menton une boîte qui gisait sur le coffre dans lequel se trouvaient tous les déguisements.

J'eus un mauvais pressentiment à cet instant précis. Cette boîte ne me disait rien qui vaille et je sentais que mon ridicule n'aurait pas de limite. Cette antique pouffiasse prenait son pied en se foutant de ma gueule depuis que je la connaissais.

Avec mille précautions, je me dirigeai alors vers la malle et me rendis compte, dans mon angoisse, des miroirs ornementés qui décoraient les murs. Je vis aussi de nombreuses tenues suspendues à des cintres. Le sol était noir, à l'exception du centre, qui affichait une étoile rouge inscrite dans un disque blanc. En la regardant, je sentis, l'espace d'un instant, un malaise, mais il fut aussitôt redirigé vers la boîte qui contenait mon costume.


« Kielo, je ne porterai pas ça » appuyai-je alors que ma boss était en train de se mettre du rouge à lèvres. Elle pinça des lèvres et me répondit de son ton autoritaire, avec un grand sourire.
« Si, Jone, tu porteras ça.
- Non, je refuse caté...
- Silence, me coupa-t-elle. Tu le porteras ou je t'envoie à la morgue des Nephilim.
- Tu n'oserais pas, avançai-je.
- Tu crois ça? »

Je la défiai du regard, sachant pertinemment qu'elle l'aurait fait si je lui en avais donné l'occasion. Il me fallut alors détourner le regard, je sentais encore le poids du sien m'enfoncer, toujours un peu plus profondément. Je dus donc me résigner à porter cette tenue. Elle insista également pour me maquiller...


*


« Et maintenant voici notre invité de la soirée... Vlad III Basarad, surnommé l'Empaleur... J'ai nommé le Comte Dracula! » dit une voix féminine beaucoup trop familière dans la salle où se passerait principalement la soirée. Évidemment, elle parlait de moi, ou plutôt de l'identité que j'allais devoir endosser toute la soirée. J'avançais doucement vers les portes de la salle principale quand la mélodie vocale retentit de nouveau. « Il semblerait que le Comte ait envie de sang, dites-lui à quel point vous voulez lui en donner. »

Cette fois, ce fut un chœur de voix qui répondit à l'appel. La plupart de ceux qui hurlaient ne le faisaient que pour se donner un genre, et auraient gémi comme des chiens à l'approche d'un vrai vampire. Ce pendant, une aura me marqua particulièrement parce qu'elle désirait vraiment goûter au 'baiser du vampire.' Je fermai alors les yeux et perçut une flamme d'un blanc pur, en plein milieu de la salle dans laquelle j'allais pénétrer. Je ne savais pas s'il s'agissait de la jeune femme aux cheveux d'albâtre ou non, mais j'allais le savoir quand j'ouvrirais les portes de cette salle bondée d'adolescents stupides.

Cependant, au moment où je m'apprêtai à pousser les battants de la porte afin de l'ouvrir, je fus pris d'un malaise. Je sentais un regard peser sur moi, m'écraser comme si j'avais pris la place d'Atlas, le poids d'un monde était sur mes épaules.

Puis il disparut, me laissant sans voix et doutant de ce que je devais faire. La voix de Kielo résonna alors dans ma tête.
« Tu vas rentrer, oui? Tout le monde attend!
Poupée, j'ai un très mauvais pressentiment...
Je m'en moque, Jone. Tu rentres et tu fais ce que tu as à faire! » m'ordonna-t-elle sans possibilité de réponse.


Je poussai alors les battants de la porte et utilisai un des quelques avantages qu'offrent la morte-vie afin de me retrouver de l'autre côté de la salle. Dans le public, les plus vifs avaient eu le temps de m'entrapercevoir, mais ne se seraient pas doutés de la vérité; ils allaient plutôt envisager le fait qu'il s'agissait d'un hologramme.

Je me trouvais sur un petit promontoire, entre deux têtes de cire empalées sur des pieux de plastique reproduisant – plutôt bien – du bois de pin. Celle à ma droite était une jeune fille d'une quinzaine d'années, brune au teint mat, dont le visage était emprunt d'une expression mélancolique. A gauche, c'était un homme dans la force de l'âge aux cheveux d'ébène mais au teint plus pâle, il n'arborait qu'une moustache et son expression était celle de l'horreur. Les yeux de l'un comme de l'autre étaient révulsés et le réalisme était si bien poussé que je me demandai si ces têtes n'étaient pas des vraies.

L'audience ne s'était pas encore rendue compte de ma présence, de ma position, alors mon regard embrassa la foule. La moyenne d'âge n'excédait guère les dix-sept, dix-huit ans et, mise à part ma cible de la soirée, aucun d'entre eux n'arborait sa couleur naturelle de cheveux, la majorité avait la chevelure d'un noir corbeau désespérant, mais certains osaient des couleurs plus flashies comme le rouge ou le bleu. Les tenues, elles aussi, ne brillaient pas par leur originalité, et les piques foisonnaient autour des poignets comme des cous. Je n'osais pas imaginer combien d'entre eux s'étaient déjà scarifiés au moins une fois avec un instrument pas forcément très propre ni en bon état. Leur sang alors prenait un goût désagréable que les vampires n'étant pas vraiment en manque évitaient par tous les moyens.

Les calices sains étaient bien plus recherchés que ces victimes au sang sale. Et cette fille, au milieu de la masse, était plus que saine. Son sang devait avoir un goût si pur, légèrement épicé, que perdait tout sang ayant connu les drogues de manière active. J'imaginai déjà mes dents pénétrer sa chair tendre et fraîche que les années ne tarderaient pas à décrépir...

Sauf si j'en faisais une des nôtres.

Mais je n'avais pas le droit, vis-à-vis du reste du clan, de faire naître de nouveaux vampires sans autorisation, puisque je n'étais qu'un Laps. J'avais plus de droit qu'un Lapsuke mais je ne pouvais pas faire ce que je voulais pour autant. L'envie, pourtant, était très forte et je peinais à résister à l'attirance magnétique qu'elle exerçait sur moi, même si elle devait l'ignorer.

Alors que j'allais m'élancer, un jeune cria : « Le voilà! » et la situation s'inversa. Quelques instants plus tôt, je les regardais tous, et désormais tous me regardaient. Je crachais comme un chat devant une harde de mulots, outrepassant mon rôle, non sans réalisme puisqu'il s'agissait d'un réflexe. Et tous ces jeunes n'y voyaient que du feu. Je me calmai rapidement, comme s'il ne s'était agi que d'une simulation avant de mettre pied à terre, parmi eux.

J'étais le centre d'attention, et ce ne fut qu'à cet instant que je réalisai que la musique avait cessé. Le silence régnait en maître sur la pièce, et, d'où je me trouvais, je sentais Kielo commencer à stresser, sans pour autant que cela ne m'apparaisse grave.

Une main. Blanche. Elle s'agrippa à mon bras. Une lueur d'espoir dans les yeux, je cherchai son propriétaire. Il ne me fallut que quelques instants pour remonter ce bras sans la moindre marque d'encre ou de cicatrice. Il était féminin, un bon point. Mais je ne retrouvai pas le lait des cheveux de ma proie.

Non sans déception, je recommençai à la chercher du regard, étoile radiante dans un océan de ténèbres. Je devais émerger pour pouvoir embrasser de mon regard l'espoir incarné. Cependant, je n'en avais pas le droit. La loi vampirique était très stricte et outrepasser mes droits me vaudrait d'être puni dans le meilleur des cas. En revanche, la chercher du regard ajoutai une nouvelle fois au réalisme de mon personnage. Et personne ne se serait douté que je cherchais une véritable victime... Pour la mordre avec mon « faux » dentier de vampire.

Je me rappelai brièvement de la personne à cause de laquelle je devais porter cet accoutrement et ressenti une brève montée de haine envers Kielo. Je risquais gros, qui plus était, à me balader habillé en Vlad Tepes puisque sa descendance ne provenait pas de loin, il était donc fort probable que des Carpatians se trouvent dans les environs. Si j'étais pris ainsi à me faire passer pour leur Atya, j'allais passer à un sale quart d'heure, et tous les charmes de ma supérieure n'y feraient rien. Quoiqu'en y repensant, je pense que ça leur faisait plutôt un bon coup de publicité, sous réserve qu'aucun incident ne se produise pendant cette soirée.
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Aleksi
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